Lettre à Marie-Louise.

Ma très chère sœur,

Dans votre dernière lettre, au travers de vos mots et peut être aussi entre vos lignes, j’ai ressenti une préoccupation, une gêne. Depuis cette lecture, mon esprit imagine , invente des images et des sons, qui , ma foi, ne me rassure guère. Il est vrai que l’éloignement, la grande distance qui nous sépare, ajoute à mon désarroi.

Je n’ai que de rares nouvelles de notre beau pays. De votre part , bien sur, mais je les sens comme filtrées, adoucies par vos mots choisis pour ne pas m’inquiéter! N’ayez aucune crainte, je ne vous en veux pas, cela est dans votre nature. Il est bon, parfois, d’apaiser l’amertume des choses pour que la joie nous oblige et ose. Il m’arrive, oh ! rarement,sur le quai d’un port ou dans le brouhaha d’une auberge, t’entendre l’accent de notre région, l’accent de Frémontpré. Je me précipite, je dévisage, pose mille et une question, laissant mon interlocuteur apeuré par une telle agression. Je m’en excuse très vite , pour me rendre compte qu’il est de Loupjeac, le pays d’à coté ….où d’ailleurs  !

Je vous sais en tristesse depuis le décès de Père et le départ de votre fils, mon neveu Paul. Je lui ai écris, dernièrement, sans faire partir ma lettre, ne sachant où il s’est établi . Pourriez-vous me faire parvenir sa nouvelle adresse ? Il m’importe d’être prés de lui par les mots, ils sont, souvent, un lien essentiel pour celui qui est loin .

Hier, je suis allé au marché central. C’est une explosion de saveurs , de senteurs , de couleurs , de cris et de chansons, de pesées et de coup de crayons.Ils enchantent le corps et l’esprit .Mon estomac s’attarde plus que mes yeux , tant les fruits en pyramide, les légumes alignés , les épices en cascades flattent mon imagination en recette à venir . Je me surprends à presser le pas , passant d’un étale à l’autre comme pour me gaver d’autant de merveilles.

Je ne sais pas pourquoi, mais tout cela m’a ramené plus prés de vous et les souvenirs se sont posés en mon esprit. J’eus, alors, mille émotions, celle du levé de soleil, de vos pieds nus devant votre chevalet , de couleurs assemblées, de ma chute sur l’herbe mouillée. Avouait, chère sœur, que le tableau était des plus comique ! Mais ce qui me manque le plus, ce sont vos silences ! Étonnant n’est il pas ? Ceux griffonnant votre carnet, ceux appliqués à trouver la belle teinte, cette couleur inconnue que vous accrocherez à votre toile, mais surtout ceux que nous partagions, un livre à la main prés de la cheminée où au delà de notre lecture, le temps interrompait !

Demain, je reprends la route, je vais, dans quelques jours retrouver Ayako. Il me tarde de vous la présenter, je ne vous en dit pas plus, vous laissant le plaisir de la découverte. Je suis persuadé, en mon cœur, que vous l’apprécierai autant que je l’aime !

Prenez soin de vous , ma très chère sœur, que le bonheur vous guide pas à pas. A vous lire très vite , je vous embrasse tendrement .

Philippe .