Embarquement.


Lhassa, dernière étape de mon voyage. Depuis Delhi, entreprendre ce périple par la montagne, ne m’enchantait guère , par bateau, sur le Yamuna, le Gange, le Brahmapoutre était une option où plutôt un choix plus attirant. Côtoyer la diversité de la population indienne, faire escale à Aga, visiter le Taj Mahal, sentir la ferveur de la cité pieuse de Vârânasî, en laissant le hasard m’entrainer en d’autres lieux, vers d’autres hommes, d’autres femmes. Un programme que j’envisageai avec impatience et gourmandise.

Je me retrouvai à l’aube, sur un quai humide et tiède où une cohorte de porteurs, en un va et vient incessant, s’activait à embarquer victuailles et marchandises diverses. Dans la lumière naissante, le « Georges V » paraissait fier, presque majestueux. Mais, le temps, un manque d’entretien le marquait de grosses plaques de rouille sur sa coque à la peinture craquelée. De son unique cheminée, sortait une fumée noire, difficilement dissipée par la brise matinale. Il me parut, fatigué, d’un autre âge…inquiétant ?!!! Des coolies en guenilles, montaient, descendaient sur une passerelle bancale, esquivant avec aisance quelques planches cassées. Avec précautions, je montais à bord. Un sikh, tenue blanche immaculée, large ceinture noire, turban en nuances de gris à la géométrie parfaite, m’accueillit. Cet ancien sous-officier de l’Armée des Indes, corpulence moyenne, mais massive, barbe grisonnante dégageant une certaine élégance emplie d’une rigueur toute militaire, fut, pour moi, une image rassurante. Après une présentation polie, il prit mon bagage, me priant de le suivre. Ma cabine se situait sur le pont arrière bâbord, Satbir, en maitre des lieux, en ouvrit la porte, déposa mon sac sur le lit et après les instructions d’usage, se retira discrètement. Son anglais était parfait. Le roulement des « r » rendait, par moment, ses paroles comiques, il le savait, parant le coup d’un rire mécanique.

Je m’installais rapidement. Mon espace de vie était correct, couchette convenable, bureau, cabinet de toilette, le tout propre et soigné j’y reconnu la « patte » de Satbir. Le bateau quitta le quai, s’engagea sur le fleuve, une salve de corne de brume me le confirma.

Je fis quelques pas sur la coursive. Doucement, les lumières de Delhi s’éloignaient dans la fraicheur moite du matin. Un spectacle particulier fait de couleurs pales, des premiers rugissements de la ville grouillante, des effluves malodorants du port, des berges couvertes d’étoffes, de laines multicolores en attente des premiers rayons du soleil. Je partageais quelques mots avec un membre d’équipage à la dentition parfaite, d’une blancheur étonnante. Il me souriait en permanence, me comprenait-il ?…. Question sans importance. Ce fut un agréable et curieux moment. Les hochements de tête, le dialecte local, un anglais improbable furent un brassage de gestes et de mots insolite. On pouvait percevoir, le désir de l’un et l’autre, de simplement sacrifier une ou deux minutes, sans raison précise, comme une respiration commune


Philippe De Frémontpré

Au delà de l’innocence