Trois  groupes de personnes occupaient , ce qui ressemblait à un petit théâtre. Les gentlemen s, smoking noir, un verre  à la main,les militaires, uniformes impeccables, moustaches soignées, les lady’ robes écrues de dentelles fines, maquillages discrets.  Je m’avançais, me présentant à tous sombrement. Ma particule avait, étonnement, un effet décrispant, des sourires, de bons mots s’échangèrent. Mon  nom m’ouvrit la porte de ce petit monde embourgeoisé, dans cette certitude éternelle d’être à part, par le sang ou la fortune. Satbir me servit un jus de fruits , j’entrepris, alors une causerie banale et polie avec chacun d’eux.

Après quelques minutes de jacasseries mondaines, nous sommes passés à table. Un repas des plus simples. Une cuisine locale revisitée, un mélange subtilement dosé, d’art culinaire anglais et indien. Les saveurs, parfois étranges, ne laissaient pas ,nos papilles indifférentes,mais interrogatives quant à leurs compositions.  Shepherd’s pie côtoyant Curcuma, curry,coriandre, paprika est assez audacieux, mais quelque peu déroutant, voir explosif !Une question transpirait pendant ce souper : «  nos estomacs résisteraient ils ?» Ce n’est pas sans une certaine satisfaction que nous vîmes arrivés la fin de cette épreuve !

Nous nous retirâmes dans le salon. Les hommes allumèrent cigares ou cigarettes, accompagné d’un verre, servit sans mesure par Satbir, d’un vieux Cognac apaisant pour un temps le duel  entre ces aliments ingurgités et leurs ventres. Ces dames jouèrent de leurs sourires pour masquer ce désagrément et attirer quelques commérages, évitant , ainsi l’ennui.

Un peu en retrait, il me fut donner de suivre une conversation. Le sujet était, somme toute intéressant mais là n’était le plus important.  Une image me vint à l’esprit, deux joueurs d’échecs préparaient leur partie. Un  temps, l ‘échange fut courtois. Des phrases courtes, une gentillesse retenue, chacun mettait ses pièces en place et choisissait une tactique. Le premier coup joué, le ton changea ! Prendre l’ascendant devint une priorité pour l’un comma pour l’autre. Les décibels prennent le pas sur l’argumentaire, le moment de l’attaque était venu ! Chose étrange, les thèses ne s’apposaient guère, elles convergeaient plutôt ! Malgré cela, l’agressivité était visible, l’un torturant un magazine, l’autre croisant et décroissant les bras sans cesse, une nervosité grandissant, un tête à tête sans issue. Aux alentours, le silence se fit, comme une participation passive doublée d’une curiosité pernicieuse. Des rires moqueurs ponctuaient les dialogues, une main devant la bouche en excuse, en camouflage d’un quolibet malveillant. Je me permis, avec tact, d’interpeller les deux belligérants essayant en quelques mots d’exprimer mon ressenti, je pris pour cela une image, comment dirai-je «  fruitée! »

Vous êtes les deux moities d’une pomme ! Chaque moitié garde en lui une partie du cœur, une part de vérité. Mais ce partage, vous rend, étonnamment sourd. Attaché à un besoin incompréhensible d’affirmer vos pensées, persuadé de la valeur de  vos mots, pire croyant détenir une vérité éternelle, vous n’écoutez pas, vous ne construisez pas, vous ne cherchez pas en l’autre, ce que vous n’avez pas appris ou compris. Vous restez camper sur vos positions, ne pouvant être qu’imparfaites, puisque vous n’êtes qu’une demi pomme !

Sur ces paroles, je saluai assistance et quittai la pièce. Je sentis , derrière moi, un grand mutisme, signe possible d’une réflexion, d’un questionnement. Je regagnai ma cabine, pour relater sur mon carnet cet épisode avec quelques commentaires que je voulais raisonnables .


Philippe De Frémontpré

Au delà de l’innocence