La nuit cède la place peu à peu, la clarté prend ses quartiers. L’obscurité s’en va vers d’autres lieux, bercer d’autres enfants et leur conter, à voix basse, des histoires merveilleuses . Mathieu, sur le seuil, ferme la porte . Ses yeux accompagnent les dernières étoiles , qui, en une nuée pale , se dérobent. Il les salue d’un sourire, ajuste son béret, sa journée commence  ! Cantonnier de son état, Mathieu est un homme ordinaire. Trapu, moustachu, il est vêtu d’un pantalon et d’une veste de velours à grosses cotes .Ses mains vieillies par le travail, gardent une douceur particulière, rudes à la tache, tendres , précises comme des mots dessinés. Il pourrait figuré dans l’almanach, à la rubrique «  les hommes de nos campagnes » C’est un être effacé, quelque peu secret, au caractère trempé, sans malices, aux gestes économes mais justes, intègre dans le discours,impartial et rigoureux dans les actes.

  • Le temps est à la neige, ça sent le flocon ! Lâche t il d’un ton rieur !

Ses préoccupations sont autres. Le bourg, c’est sa vie, il en est l’âme, le narrateur. Artisan de la pierre, amoureux du bois, des essences d’ici dures et nobles, il façonne sans casser, construit sans détruire, nourrit sans appauvrir, ajustant avec minutie, les lieux et les couleurs. Il peint les humeurs, habille les tristesses et sèche les chagrins. C’est une passion discrète qui le lie aux ruines du château, aux rues basses, à cette terre où fleurissent les cailloux, les cascades et les brumes matinales. Mathieu est de ce pays où l’on s’enivre des richesses du cœur, pour oublier la cruauté du lendemain. Il aime ce vent s’engouffrant entre les cimes, mélangeant les odeurs d’un matin, de la châtaigne et du safran.

Inspirant profondément, son regard sur ce paysage engourdi, il sourit comme un «  bonjour » à cette nature apaisée. Un brouillard sombre s’accroche ici ou là, laissant un peu de répit aux paresseux. La gelée couvre , encore pour un moment, les pavés, l’herbe et les grands arbres. Le soleil, lentement, exhibe ses reflets roux , le jour avance, il est temps !

Son bâton de marche en main, il arpente les ruelles mal éclairées, d’un pas lent et curieux, s’attardant sur une barrière mal fermée, un trottoir dégradé. Il note, scrupuleusement chaque trace, chaque dommage laissé par les saisons ou la météorologie Rien n’est oublier et tout sera remis en état au plus vite. Sur la place de l’église, il s’arrête, le temps de rouler sa première cigarette. Dans sa boite de métal, au décor passé, un tabac étrange, aigre et épicée, souvenir d’un pays lointain…….., il y a si longtemps pense t il en la refermant.

Reprenant son périple, il se dirige vers le café-épicerie «  la belle Bretagne » . Étonnant au cœur des Cévennes ! Il en sourit tous les matins depuis «  belle lurette », mais cela est une autre histoire !

Rien ne peut se faire sans que de prés ou de loin, Mathieu n’y soit pour quelque chose. Il m’avoua un jour, bien qu’invraisemblable, sa position lui conféré un petit privilège et qu’il prenait garde d’en user avec parcimonie. Dans ses yeux , alors, bien des secrets insolites, d’étonnants bavardages où se mêlent intrigues familiales et rumeurs de comptoir. Il se gausse, parfois, en souvenirs, de l’un au cœur de carton où de l’autre triste maquignon.

Les maisons s’invitent en montagne. De pierres grises et tuiles plates, elles s’appuient sur leurs flancs, utilisant la pente comme étage, comme étable Il arrive, parfois que le rocher s’offre en décor avec force,qu’une maison n’est que trois murs érigés par l’homme, le quatrième par la nature. Elles se posent là comme pour ne pas déranger. L’été, le bourg se camoufle à l’ombre des grands arbres. La végétation remplie l’espace, teinte le gris en dégradé de vert. Elle s’insinue dans le graviers des chemins, coloriant à sa guise, d’un trait pale l’ombre d’un chêne, d’un or flamboyant un levé de soleil. On entend le silence , le vent se fait léger, furtif même , abandonnant sa trajectoire, aux risques de se perdre.. Au fond de la vallée, la rivière médite. Son ruissellement raconte l’histoire du temps et des hommes. Ce temps d’impermanence où chaque chose, chaque être s’imprègne de sa réalité éphémère , de sa dépendance à l’autre.

En ce matin frileux, la neige chante, craque sous ses pas .Les arbres, habillés de blanc, s’endorment, doucement, le jour ne dure que le temps d’un soupir, la nuit apprend les minutes. Quand cela est, Mathieu est heureux ! Il part, alors, là-haut sur les sommets, s’accompagne en solitude de l’apparat des crêtes, de la paix d’une randonnée. C ‘est ce qu’il fera, c’est sur, dés sa tournée terminée !!!!

Philippe De Frémontpré

(Au delà de l’innocence)