Cette admiration intimidée !

 

En parcourant une préface, deux mots «  admiration intimidée » sont restés comme figés devant mes yeux. Il ne s’agissait pas d’un arrêt brutal, sans réaction, sans compréhension mais d’un questionnement venant se fracasser sur la fragilité de mon être ! Passé l’accidentelle surprise de cette rencontre, il me fallait entreprendre l’apprentissage de cette émotion.

 

L’instant est il cette addition de nos passés, où l’attachement semble nécessaire, indispensable , comme une question de survie ?

 

Le silence m’envahit, je sentis une main soutenir mon bras, il fallait accueillir ce geste, aller au delà des mots, ne plus refuser les blessures, surtout celles que je m’étais infligées. La quête de l’équilibre ne peut se faire sans que nous trébuchions. Le détachement indispensable est ce bâton de marche que chacune et chacun sollicite à chaque pas, à chaque souffle.

Aussi loin qu’il m’en souvienne, mon père m’a, toujours, fasciné. Son parcours, son histoire faite d’ombres, d’un mutisme secret, de colères soudaines, avaient façonné en mon esprit une stature particulière qu’il m’arrive, encore, de vénérer ou de craindre, pas en elles mèmes, mais en la composition que j’aurai pu en faire! ! Auréoler de gloire, de panache, j’invitais, milles images et faits héroïques à aliéner mes rêves et mes discours . Plus je grandissait, plus cette vision amplifiait, me terrifiait. Je bâtissais et bâtissais , encore, de peur que tout cela ne s’écroule ! J’en avais besoin, comme un lien privilégié, comme une clandestinité jamais échangée et peut-être ainsi, ne pas considérer mes propres faiblesses ! Je n’en tirais aucun honneur, ce qui m’importait, je crois, c’était d’exister autrement, de vivre en permanence ce rapport en défaillance. .Je me suis aperçu très vite , des limites de cette fiction. Ces songes m’enfermaient en illusions nocives, organisant conflits après conflits, un troublant sans conscience, une réalité sans horizons ! . Le temps, mon énergie s’épuisaient à vouloir modifier, sans améliorer ce qui n’était plus, faisant du présent une traduction, plus ou moins visible et intense de mes souffrances.

Me couper de tout cela fut un déchirement atroce ! Pourquoi, je parle, ici de douleurs? Non ! Il y eu l’acceptation, mais que l’apprentissage fut fort, puissant, beau !

De mon père , je partis en découverte. A l’age adulte, où les épreuves tiraillaient mon corps , mon esprit, j’eus ce regard vers lui, comme pour m’accrocher à tout ce qu’il ne m’avait pas dit, tout ce que nous n’avions pas fait ensemble ! Nos silences, nos brefs échanges furent, alors, un océan d’amour et de tendresse où une humble transmission se faisait doucement, lentement, en une confidence intime ! Le temps se comptait, je ne connaissais ni de prés, ni de loin la position du sablier. Les jours, pour lui, étaient plus difficiles, plus incompréhensibles. Il fatiguait à chaque heure et en ma présence souriait, me dessinant en s’obstinant à rester droit et fier pour que la vie ne s’éloigne pas, pas encore ! Mais quelle force dans ses yeux, quelle audace dans ses mots ! Il faisait de son mutisme une leçon à apprendre, une lecture de l’instant pertinente et généreuse. Il avait cette angoisse de nous laisser. Je ressentais en son souffle ces quelques pas, ces quelques regards, ces quelques silences et peut-être, ces quelques mots , qui lui manquait, qu’il n’a pas osé dire, qu’il n’a pas su dévoiler. Il se dressait, malgré notre entêtement commun, cette naïve maladresse d’un profond et noble respect,cette admiration intimidée !

Philippe De Frémontpré

( Au delà de l’innocence )